Décalage coup droit : Philippe Poisson, le 30/2 classé à l’ATP

Christophe Perron

23 juin 2026

Comment un joueur qui n’a jamais dépassé la quatrième série peut-il avoir sa fiche joueur sur le site de l’ATP ? Voici l’histoire de Philippe Poisson, modeste 30/2, qui avait réussi à s’inviter au culot dans le tableau de double du tournoi Challenger de la Réunion. Plus de 30 ans plus tard, ce "joueur pro" pas tout à fait comme les autres s’est rappelé ce de ce fait divers tennistique amusant. C'est le nouvel épisode de notre série Décalage coup droit.

D'abord les chiffres : 370 $ de prize-money et la 1051e place mondiale en double. Si la "carrière pro" de Philippe Poisson n’est pas vraiment restée gravée dans les annales, on peut dire que ce poissonnier et restaurateur a maximisé son potentiel.
Cette carrière aussi courte qu’insolite a débuté un jour d’octobre 1994, au Challenger de la Réunion, par un improbable concours de circonstance. "J’avais un cordeur… qui ne savait pas corder, il avait cassé trois cadres, donc on avait dû trouver un remplaçant en catastrophe", se souvient le directeur du tournoi Arnaud de Ribas, à qui on glisse le nom de Philippe Poisson, 44 ans, classé 30/2 et cordeur à ses heures perdues pour ses copains du Tropiclub de Saint-Gilles-les Bains.
Appelé à la rescousse, voici ce joueur du dimanche qui arrive des étoiles plein les yeux dans les travées d’un tournoi professionnel, avec sa machine à corder et sa bonne humeur très communicative. "Philippe Poisson c’est une personnalité, un gars très sympa, bout en train, et blagueur. Il a mis une ambiance sympa pendant tout le tournoi, c’était marrant même pour les joueurs et son boulot était très apprécié", se souvient, encore amusé, Arnaud de Ribas. L’intéressé confirme : "J’étais avec un ami, lui aussi cordeur amateur et je peux vous dire qu’on détonnait par rapport aux cordeurs professionnels. Nous, on allait parler à tout le monde et on a bien profité de l’ambiance, c’était la fête au village", raconte Philippe Poisson, dont le bagou l’aide vite à sympathiser avec les joueurs parmi lesquels le Français Arnaud Casagrande, alors 834e mondial en simple.
"Je lui ai demandé s’il faisait le double et il m’a répondu qu’il n’avait pas de partenaire. Alors je lui ai dit : « moi je vais jouer avec toi. » Je suis monté voir le juge-arbitre, et je lui ai demandé comment on faisait pour s’inscrire dans un tournoi ATP. Il fallait être licencié, et payer des frais d’inscriptions, je crois que c’était 10 dollars. Je redescends et je dis à Casagrande : « C’est bon on est inscrit ! » Il a rigolé. Comme il n’y avait pas beaucoup d’équipes, on est rentré dans le cut des qualifications", se remémore-t-il.

"Je servais et je volleyais de temps en temps"

Ainsi débute l’éphémère carrière professionnelle de Philippe Poisson. Sur les courts en dur de Saint-Denis, ce tandem hétéroclite, alliance du sommet et de la base de la pyramide du classement français, débute par un match contre deux adolescents locaux certes prometteurs, mais loin d’être rompu au niveau pro. Le professionnel, Arnaud Casagrande, prend les choses en main pour le plus grand plaisir de son partenaire, parfois joueur, mais surtout spectateur.
"Arnaud était au four et au moulin, moi je servais et je volleyais de temps en temps, rigole encore aujourd'hui Philippe Poisson. J’arrivais à gagner un ou deux jeux de service. Mais je jouais un peu mieux que le niveau 30/2, peut-être 15/5 ou 15/4", précise-t-il. Contre toute attente, la paire Poisson/Casagrande s’impose en trois sets et gagne sa place pour le tableau final. Et voici comment un 30/2 se retrouve dans le tableau d’un Challenger, la deuxième division du tennis professionnel...
Au premier tour, ils affrontent deux joueurs réunionnais, Ludovic Pain et Ludovic Ulrici, invités dans le grand tableau. Face à ces solides deuxième série, les exploits d’Arnaud Casagrande ne suffisent pas. Poisson/Casagrande s’inclinent 6/2, 6/3. Mais cette incursion dans le grand tableau permet au 30/2 de gagner un point ATP et de voir son nom figurer à la 1051e place mondiale du classement ATP de double. De quoi bien fanfaronner avec les copains. "J’ai un très bon ami qui était prof de tennis et qui avait été négatif. La plaisanterie c’était de lui dire : t’as combien de points ATP toi ?", sourit-il.

Philippe Poisson contre… Tim Henman

Mais la carrière de Philippe Poisson n’est pas terminée. Car l’année suivante, en 1995, il est à nouveau embauché comme cordeur par l’organisation du Challenger de la Réunion. Et le filou de profiter de son classement ATP acquis l’année précédente pour s’inscrire directement dans le grand tableau et en choisissant son partenaire, son copain cordeur Frédéric Derouvroy, 30/2 également. Ironie du tirage au sort, la paire tombe sur les têtes de série n°1, les Britanniques Andrew Richardson et Tim Henman, le futur 4e mondial en simple et demi-finaliste à Roland-Garros.
"Henman était en début de carrière, il devait être 70e mondial en simple, quelques années après il était dans le top 20. Là c’était génial. Les tribunes étaient pleines, c’était la rigolade, ça a vraiment été un super moment. On n’avait pas l’habitude de jouer avec les ramasseurs de balles et les juges de ligne, c’était rigolo", retrace Philippe Poisson.
Face à ces joueurs du dimanche, Andrew Richardson et Tim Henman ont la sympathie de faire durer le plaisir (score final 6/3, 6/4), le match se transforme en une joyeuse exhibition. "Ils faisaient du Mansour Bahrami, ils servaient de la main gauche ou dos au terrain, qu’est-ce qu’on rigolait ! Ils étaient vraiment hyper sympas. Tim Henman nous avait donné sa raquette, j’ai suivi sa carrière ensuite."
Le prize-money des battus, 185 $ en liquide, n’a pas fait long feu à la buvette du tournoi, dans un tournoi réputé pour son ambiance. "Sur le circuit, il paraît que les joueurs disaient :  à la Réunion, il y a un tournoi avec deux cordeurs qui sont complètement barrés. Je me souviens que Fabrice Santoro restait avec nous à côté de la machine à corder parce qu’il se marrait toute la journée", jubile encore Philippe Poisson, qui s’est aussi mué en gentil organisateur de quelques virées nocturnes avec de jeunes joueurs prometteurs nommés Arnaud Clément ou Hicham Arazi

Plus de trente ans plus tard, Philippe Poisson, 66 ans, a rangé sa raquette de tennis pour se convertir au padel. Mais il garde un souvenir nostalgique de cette carrière aux allures de canular, qui lui a permis de se confronter au haut niveau.

"Ce qui m’avait impressionné, c’était le poids de la balle et surtout le jeu de jambes. J’étais époustouflé par la vitesse de déplacement, on ne s’en rend pas trop compte à la télé", insiste-t-il. Mais le Réunionnais d’adoption retient surtout la bonne ambiance au sein de l’équipe du tournoi et les rencontres avec les joueurs. "Que de bons souvenirs !" conclut le 30/2 le mieux classé à l'ATP.
Qui, pour amuser la galerie, dégaine parfois sa fiche joueur toujours en ligne sur le site de l’ATP, la preuve irréfutable de son passage, court mais remarqué, dans l’élite du tennis mondial.