Angelik Filippa : "Le sport est probablement le plus puissant vecteur d'inclusion"
E.B.
6 juillet 2026
Angelik Filippa, spécialiste de la culture sourde et chargée de mission handicap, accompagne l'équipe de France de tennis sourds et malentendants lors des championnats du monde 2026 ) Grenoble. Elle évoque son parcours et les valeurs qu'elle souhaite développer.
Quel a été votre parcours et comment avez-vous intégré le monde du handicap ?
Je me définis comme une personne de culture sourde. C'est important pour comprendre mon parcours. À la suite d'un grave accident de la route, la langue des signes est devenue un véritable appui dans ma communication. C'est à ce moment-là que j'ai découvert le monde du handicap et rencontré des personnes qui m'ont aidée à rebondir.
Depuis, je me suis engagée dans ce domaine. Éducatrice spécialisée de formation auprès de jeunes sourds, j'ai alors commencé à utiliser la pratique sportive comme vecteur d'intégration de ces jeunes. J'ai travaillé à la Fédération française handisport en 2007 et, aujourd'hui, toute ma vie professionnelle est tournée vers l'inclusion, la sensibilisation et la formation autour du handicap.
Pourquoi avoir choisi le sport comme terrain d'action ?
Parce que le sport est probablement le plus puissant vecteur d'inclusion. Il montre ce que les personnes en situation de handicap sont capables d'accomplir grâce au travail, à la rigueur et à l'entraînement. Il permet de dépasser les préjugés et de remettre l'équité et l'égalité au cœur des échanges.
Ça fait plus de 25 ans que je milite pour que les personnes en situation de handicap viennent apporter leur expertise, qu'elles nous apprennent à regarder la vie différemment, à nous enrichir collectivement.
Mon travail consiste surtout à faire évoluer le regard sur le handicap. Aujourd'hui, 81 % des handicaps sont invisibles. Une personne sur sept est concernée. Il est essentiel que chacun puisse être reconnu dans sa singularité. Si j'ai accepté cette mission à la FFT, c'est aussi parce qu'il y avait un engagement fédéral fort en faveur du Para tennis.
Quelles sont les spécificités du sport sourds et malentendants ?
Une des difficultés dans ce domaine, c'est que les profils sont très différents : il y a les sourds de naissance, les malentendants appareillés ou non, et les devenus sourds. Chaque situation nécessite une approche spécifique.
La communauté sourde-signante porte aussi une histoire. Pendant longtemps, certains ont été empêchés d'utiliser la langue des signes. Cette discrimination explique parfois une méfiance ou une colère lorsqu'ils ne peuvent pas communiquer correctement. Il faut comprendre cette histoire pour mieux les accompagner.
Les malentendants, eux, fournissent souvent un effort permanent pour comprendre les conversations. Cette surcharge mentale provoque une grande fatigue. Des outils simples, comme le sous-titrage en temps réel, peuvent déjà améliorer leur quotidien.
Le mot "handicap" vous dérange-t-il ?
Non mais c'est un mot mal compris. À l'origine, le terme "handicap" vient de hand in the cap, un système destiné à rééquilibrer une compétition grâce à un médiateur. C'est exactement ainsi que je conçois mon rôle : être une médiatrice entre les personnes, identifier les besoins et permettre à chacun d'être sur un pied d'égalité et d'équité.
Le handicap ne résume pas une personne. Un athlète sourd n'entend pas, mais il développe aussi d'autres compétences : un champ visuel plus important, une forte capacité d'adaptation ou encore une grande résistance mentale. Mon objectif est de montrer ces richesses plutôt que de ne parler que des difficultés.
Quel est précisément votre rôle auprès de l'équipe de France de tennis sourds et malentendants ?
J'accompagne Julie (Gauguery), la capitaine de l'équipe de France, sur toutes les questions liées à la surdité. J'apporte mon expertise sur les modes de communication, les besoins des joueurs et les impacts que peut avoir la surdité sur la vie quotidienne comme sur la performance.
L'idée est de construire un projet durable, dans lequel chacun trouve sa place. Mon objectif est qu'un jour l'équipe puisse fonctionner sans moi, parce que les outils auront été transmis. Je dis aux coachs : trouvez les outils pour être accessibles à tous. Mon souhait serait, à terme, de participer à l'élaboration d'une société tournée vers l'accessibilité universelle.
Vous découvrez aussi le tennis. Quel regard portez-vous sur cette discipline ?
Je viens du handball , donc le sport fait partie de mon ADN. Le tennis est une découverte, j'apprends énormément grâce aux joueurs. J'aime cette position où ce sont eux qui me transmettent leurs connaissances techniques pendant que je leur apporte les miennes sur la surdité.
Nous essayons de construire un véritable projet collectif, c'est ce qui m'a donné envie de m'investir. Je pense que notre travail doit être de nous concentrer sur l'individu. Prendre le joueur, effectuer un 360 autour de lui, voir ses points de difficulté et s'adapter à sa pratique. Et en fait, c'est la même chose avec un athlète de haut niveau, les impacts psychologiques, le physio, etc. Donc en fait, on se retrouve sur les mêmes enjeux.
Avez-vous déjà constaté des évolutions chez les joueurs de l'équipe de France ?
Oui et elles sont très encourageantes. En quelques mois, certains jeunes ont énormément progressé, aussi bien sur le plan technique que mental. Je pense notamment à Emy Martins. Avec Julie, nous avons instauré de la communication, de la confiance et un accompagnement régulier. Les résultats sont déjà visibles sur le terrain.
Je m'intéresse également à la manière dont le cerveau d'un athlète sourd traite les informations, notamment la fatigue cognitive, la perception visuelle ou encore l'adaptation aux environnements sonores. C'est un domaine passionnant.
Vous souhaitez développer davantage la langue des signes dans l'équipe ?
Aujourd'hui, seule une joueuse, Caroline Vidal, la maîtrise réellement. Ce n'est pas seulement un outil de communication. C'est aussi une marque de respect et un moyen de créer une véritable cohésion. Si un jeune joueur sourd rejoint l'équipe demain, il doit pouvoir communiquer naturellement avec tout le monde.
Quelles sont les valeurs que vous souhaitez transmettre ?
D'abord, l'acceptation de la différence. Nous avons tous quelque chose à apporter aux autres. Ensuite, la rigueur. Le haut niveau ne se résume pas aux résultats. C'est aussi une attitude : la manière de s'entraîner, de récupérer, de représenter son équipe et de transmettre des valeurs.
J'aimerais que les joueurs de l'équipe de France deviennent des modèles pour les jeunes sourds. Qu'un enfant puisse les regarder et se dire : "Moi aussi, c'est possible." Si le sport peut transmettre ce message d'espoir, alors nous aurons déjà gagné.










