Décalage coup droit (6) : huit balles de matches sauvées dont sept d’affilée, une remontée historique pour un titre de champion de France !

Christophe Perron

21 avril 2026

En finale des derniers championnats de France 80 ans 2025, le vainqueur Eric Loliée, s’est imposé au super tie-break après avoir sauvé… huit balles de match, dont sept d’affilée face à Serge Andres. Retour avec les deux protagonistes sur ce match extraordinaire dans ce nouvel épisode de notre série "Décalage coup droit", qui raconte les histoires hors du commun de la compétition amateure.

L’ocre de la terre battue et le bleu azur d’un ciel sans nuage, c’est une magnifique journée de tennis qui s’annonce ce lundi 23 juin 2025 sur les courts de Roland-Garros. Quelques jours après les sacres de Carlos Alcaraz et Coco Gauff, les joueurs amateurs ont pris possession du stade pour les traditionnelles finales des championnats de France dans le cadre du Roland-Garros Tennis Club. Dans la catégorie des plus de 80 ans, les favoris sont aussi au rendez-vous de la finale. Éric Loliée, 82 ans, classé 15/5 du Tennis Club de Paris affronte Serge Andres, 82 ans, 15/5 du TC Lyon, dans un classique de la catégorie, qui se dispute sur le court n°12 dans une ambiance digne d’un premier tour de Roland-Garros.

"Il y avait plein de gamins invités par la FFT dans les tribunes et ils criaient « Allez Éric » ou « Allez Serge », il y avait une super ambiance", se souvient Éric Loliée. Ces jeunes supporters venus découvrir le tennis ne s’en doutent pas, mais ils vont avoir un bel aperçu de la dramaturgie unique de ce 'sport de fou'.

Un nuage passe sur Roland-Garros

Le premier set est à l’avantage de Serge Andres, déjà champion de France en 2018 et en 2021 chez les plus de 75 ans. Il domine les débats avec son tennis offensif. Mais l’élan du Lyonnais, cadre chimiste retraité, va être coupé par un petit nuage, en forme de mauvais présage. "J’ai gagné le premier 6/2, je jouais très bien. Et puis à la fin du premier set, il s’est mis à pleuvoir pendant 15 minutes. On est resté sur le court sous un parapluie, je n’avais pas prévu de survêtement, et je me suis refroidi", se remémore Serge Andres, qui quelques mois après n’en revient toujours pas de ce fâcheux microclimat : "Il a vraiment plu seulement sur Roland-Garros. Tous mes copains qui habitent dans la région parisienne, m’ont dit qu’ils n’ont pas eu de pluie ce jour-là…".

Cette première intervention des Dieux du tennis change la dynamique du match. A la reprise du jeu c’est Eric Loliée qui s’échappe rapidement 3-0 dans la deuxième manche.  "Je remonte à 3-2 et là je ressens une douleur aux ischio-jambiers", détaille Serge Andres. "Je me souviens avoir hésité à 3-2 à laisser courir le deuxième set en attendant le super tie-break du troisième. Mais comme j’étais au contact, je n’ai pas lâché dans le 2e." Avec son tennis complet et son œil affuté d’ancien joueur de première série, Eric Loliée parvient à revenir à hauteur de son rival : 7/5 pour celui qui enseigne toujours au Tennis Club de Paris.

"On pensait que c’était plié…"

Un set partout, place maintenant au sprint final, un super tie-break qui va rester dans les annales. Serge Andres a profité de la fin du deuxième set pour faire intervenir le kiné et se faire strapper sa cuisse douloureuse. Le Lyonnais retrouve un second souffle et se détache rapidement jusqu’à mener 9 points à 2. Oui, 7 balles de match de suite, 7 balles de titre. Dans les tribunes, son épouse Chantal a le sourire : "J’étais avec un copain, on pensait que c’était plié et puis petit à petit notre visage a changé…" .

9-3, 9-4, 9-5... les spectateurs du court numéro 12 sortent le pop-corn et commencent à envisager une impensable remontée. D’un côté Serge Andres, rattrapé par la douleur, essaie d’écourter les échanges : "Avec le strapping bien serré au début du super tie-break j’ai pu continuer à jouer. Mais l’effet du strapping, ça ne dure pas et à un moment ça ne fonctionnait plus. Il faut aussi reconnaître que mon adversaire a bien servi. Ensuite j’ai dû me prendre trois passings, parce que je ne montais pas de la bonne façon."

De l’autre, Eric Loliée joue parfaitement le coup et appuie là où ça fait mal en multipliant les amorties et les passings gagnants. L'expérience parle. "Je me suis mis à jouer plus décontracté. Mais le plus dur dans la tête c’est vers 9 points à 7 parce qu’on se dit : 'ah là il y a une véritable chance que je rétablisse la situation', précise-t-il.

Mais il le fait. Après avoir sauvé 7 balles de match de suite et être revenu à 9-9, l’ascenseur émotionnel d’Eric Loliée redescend alors de quelques étages, quand son adversaire obtient une huitième balle de match, dont Serge Andres garde un souvenir très précis, et pour cause : "Je suis monté au filet, j’avais le court ouvert. Je pense que ma volée est gagnante mais elle est sortie à un centimètre de la ligne de fond. C’était écrit…"

Cette huitième balle de match sera la dernière de Serge Andres. Eric Loliée, lui, convertit sa première et s’impose 12/10.  "Désolé, excuse-moi mais je suis bien content d’avoir gagné", glisse Eric à Serge au moment de la poignée de main, sous les acclamations du jeune public. "J’étais fou de joie, mais je ne l’ai pas laissé éclater. Quand on gagne un match comme ça, on se dit qu’on a eu beaucoup de chance. D’autant que j’avais déjà sauvé une balle de match au championnat d’Ile-de-France pour me qualifier", explique le désormais triple champion de France (après ses titres en 2002 et 2003 dans les catégories 55 et 60 ans).

Les deux héros du jour quittent le court en tapant les mains des enfants venus saluer cet exploit. "Ils ont dû se dire : « C’est un sport de fou, qu’est-ce que c’est que ces vieux qui se prennent pour des jeunes ? J’espère qu’on a créé des vocations", rigole encore aujourd'hui Eric Loliée.

"Ça n’arrivera plus jamais, c’est fou !"

Pour Serge Andres, bien sûr, la pilule est un peu dure à avaler. "Je n’ai quand même pas eu de bol avec la pluie parce que je dominais et je pense que sans la pluie, j’aurais pu gagner en deux sets. Au super tie-break, je n’ai pas du tout eu la peur de gagner, les jambes ne suivaient plus, voilà tout", regrette-t-il. Quand il a fallu raconter et 're-raconter' ce scénario rocambolesque, le Lyonnais a quand même trouvé le sourire : "Quand je suis rentré à Lyon, les copains qui regardaient et qui ont vu que je menais 9-2 ne sont pas allés au bout du match. Quand ils ont appris que j’avais perdu, ils étaient soufflés. 7 balles de matches consécutives, on n’a pas dû voir ça souvent. Après coup, j'avoue, c’est marrant…"

 

Dans sa longue et riche carrière tennistique - qui l’a notamment conduit à disputer Roland-Garros et à affronter Fred Stolle sur le Court Central – Eric Loliée n’avait jamais connu un tel renversement de situation. "Ça n’arrivera plus jamais, ce n’est pas possible, c’est fou. C’est une victoire que je n’oublierai pas, ça laisse une empreinte", prophétise le Parisien.

Quelques mois plus tard, les deux rivaux se sont retrouvés comme coéquipiers sous le maillot de l’équipe de France pour les championnats du monde en Croatie, où les Bleus sont allés jusqu’en finale. L’occasion de refaire le match ? "C’était sans rancune, mais non, on n’a pas trop parlé du match avec Serge, sourit Eric Loliée. Je ne voulais pas ré-aborder le sujet. On en reparlera peut-être dans quelques années…"