Décalage coup droit (3) : Théo et Julien Platel, deux frères à la conquête de la planète pickleball
Christophe Perron
11 février 2026
Le troisième épisode de notre série "Décalage coup droit", qui explore les histoires hors du commun du tennis amateur – et des autres disciplines FFT –, s’intéresse aujourd’hui au parcours d’une fratrie pas comme les autres. Après avoir découvert le pickleball en 2021, Théo Platel s’est rapidement imposé comme l’un des meilleurs joueurs français et européens. Le Niçois a décidé de tenter sa chance sur le circuit professionnel, épaulé par son grand frère Julien, ancien partenaire de double devenu depuis son entraîneur et son manager.
En ce mois de juin 2021, c’est l’effervescence au GSEM tennis padel sur les hauteurs de Nice. Dans ce beau club bordé de pins, joueuses et joueurs ne boudent pas leur plaisir de se retrouver sur les courts, après des mois de crise sanitaire. Théo Platel, 19 ans, et son grand frère Julien, 26 ans, sont venus faire "un petit padel", sans imaginer que cette journée ensoleillée allait être le point de départ d’une véritable épopée.
"Ce jour-là, il y avait une personne qui faisait une initiation au pickleball sur les courts en dur. Après notre match de padel, il nous a proposé d’essayer. On n’avait jamais entendu parler de ce sport, mais comme avec Julien on adore tous les sports de raquettes, on y est allés !" se souvient Théo, 24 ans aujourd’hui.
Entre les frères Platel et la petite balle trouée, le coup de foudre est immédiat. "On cherchait un sport de raquette à faire ensemble et on a tout de suite accroché," explique Julien, 31 ans. "J’ai aimé ce toucher de balle particulier et le fait de beaucoup monter au filet," poursuit Théo, bien aidé par son passé de joueur de tennis prometteur, lui qui fut classé 15/1 à l’âge de 13 ans (Julien a été 30/3).
Reste maintenant à la fratrie à casser sa tirelire en frais de port pour commander raquettes et balles aux États-Unis, et à convaincre leur entourage de cette passion soudaine pour ce sport imprononçable venu d’Amérique. "Quand j’ai expliqué à mes parents comment on compte les points et qu’il y a un endroit qui s’appelle la cuisine dans laquelle on ne peut pas mettre les pieds, ils m’ont regardé en se disant, mais qu’est-ce qu’il raconte ?" s'amuse Théo.
Des débuts fracassants
Il s’avère que Théo et Julien ne sont pas tout à fait les seuls énergumènes à jouer au pickleball en France. De fil en aiguille, ils font la connaissance d’autres précurseurs, qui les invitent à un tournoi réunissant les meilleurs joueurs français non loin de Nice, à Saint-Raphaël. "Ça faisait seulement trois mois qu’on jouait, on est arrivés (un peu) en touristes avec une raquette. Théo a gagné le titre en simple et on a fait 3e en double", raconte Julien. Après ces débuts fracassants en France, les deux frères entendent parler d’un tournoi avec les meilleurs joueurs européens aux Pays-Bas, près d’Amsterdam. Une belle occasion de se tester à un niveau supérieur et surtout de faire une petite virée entre frangins dans cette capitale européenne.
"Avec Julien on n’avait jamais voyagé donc on s’est dit : ça nous fera visiter. C’était aussi l’occasion de me rendre compte que je ne parlais pas un mot d’anglais...", se remémore le benjamin de la fratrie. Les lacunes de Théo dans la langue de Shakespeare ne lui seront pas préjudiciables sur le court, au contraire. Pour son premier match, il affronte un joueur espagnol, l’un des meilleurs européens, mais contrairement à son frère et aux autres joueurs, il n’a aucune idée du CV de son adversaire. "J’entendais les gens parler avant le match, tout le monde disait qu'il était très fort, que c'était le meilleur joueur d’Europe. Je n’ai rien dit à Théo… et il a gagné !" se souvient Julien. "Et là tout le monde est venu me parler et me féliciter et je ne comprenais absolument rien (rires). Après ce week-end merveilleux, je me suis dit trois choses : je veux continuer la compétition, voyager plus et progresser en anglais !" poursuit Théo qui a impressionné la concurrence en terminant deuxième de ce tournoi en simple.
À la découverte du monde grâce au pickleball
Les sympathiques frères Platel se font vite une place dans la famille du pickleball européen, qui se retrouve régulièrement pour des week-ends de compétition placés sous le signe de la convivialité, ambiance auberge espagnole. "Sur le terrain, nous étions adversaires et on voulait gagner. Mais ensuite on allait boire un coup tous ensemble. Et quand tout le monde est un peu joyeux, c’est plus facile pour communiquer, remarque le malicieux Théo. Au moins on était tous sur un pied d’égalité pour le match du lendemain matin…"
L'année 2023 marque un tournant pour Théo. À 22 ans, il met de côté les troisièmes mi-temps et décide de prendre le pickleball vraiment au sérieux avec un rêve : devenir joueur professionnel. Bien sûr, son grand frère Julien l’accompagne dans cette aventure, mais avec un nouveau rôle. De partenaire de double, il se mue peu à peu en entraîneur et en manager. "Ça faisait trois ans qu’on jouait ensemble en double. Pour aller plus haut, il lui fallait un autre partenaire qui mette autant de temps et d’implication que lui à l’entraînement," explique le coach. Avec peu de moyens mais beaucoup de passion, Théo et Julien se rapprochent de leur rêve commun et élargissent encore leur horizon. "En tant que bon joueur européen j’ai été invité dans des tournois en Inde, en Nouvelle-Zélande, en Australie, en Chine, au Vietnam… Dans ces tournois sur invitation les frais de transport et d’hôtel sont pris en charge," détaille Théo qui met à profit son diplôme en gestion comptabilité pour sa carrière.
Un match face à des joueurs du top 20 mondial
Ces tournois à moindre frais sont aussi l’occasion de commencer à se frotter au gratin du pickleball mondial, dans un sport largement dominé par les Américains. "Fin 2025, lors d’un tournoi en Chine, avec mon partenaire de double Ben Cawston, on a perdu 11/9, 13/11 contre des membres du top 20 mondial du classement PPA (l’équivalent du circuit ATP au tennis). C’était très encourageant, même si on voit la différence entre les pros américains qui sont à plein temps et les Européens qui jouent bien, mais qui ont presque tous un job à côté. Pour moi, c’était le match de ma vie. Pour eux, c’était un match parmi tant d’autres."
Pour réduire l’écart avec les meilleurs joueurs et espérer se faire une place au soleil, Théo continue d’investir sur sa carrière, avec son frère Julien aux manettes qui reste un manager actif. "Pour 2026, on voudrait avoir un coach physique régulier. De mon côté, je regarde énormément de vidéos sur l’aspect technique sur YouTube ou Instagram. En tant que manager j’apprends tous les jours : démarcher des sponsors, établir les plannings, limiter les coûts des déplacements…"
Si les États-Unis restent l’eldorado pour une carrière professionnelle, le fort développement du pickleball partout dans le monde ouvre de nouvelles opportunités : "Le "pickle" se développe beaucoup en Asie avec des tournois du circuit PPA, les meilleurs joueurs commencent à venir y jouer. La vie est moins chère qu’aux États-Unis, donc c’est une autre porte qui s’est ouverte," explique Théo Platel qui a terminé 2025 en trombe avec un titre de champion d’Europe en double. Et 2026 a débuté sous les meilleurs auspices, avec une bonne nouvelle venue de France. La FFT a obtenu officiellement la délégation du pickleball auprès du Ministère des sports, ce qui va notamment permettre la structuration de la filière haut niveau (équipe de France, accompagnement individuel des athlètes), une aide qui pourrait s’avérer précieuse dans la carrière de Théo.
Dans le rendez-vous de fin d'année des 8 meilleurs européens à Arlberg en Autriche, fin 2025, Théo Platel a terminé deuxième en simple et a remporté le double messieurs.
"Le pickle a renforcé notre lien fraternel"
Le long voyage reste aujourd'hui inachevé, mais les deux frangins prennent parfois quelques instants pour jeter un coup d’œil dans le rétroviseur et prendre la mesure de cette histoire, en se disant qu’à deux, c’est toujours mieux. "Le pickleball a renforcé notre lien fraternel," jure Julien. "On est très proches, très fusionnels, malgré nos 7 ans d’écart. Le pickleball a joué un rôle, appuie son frère. On a beaucoup voyagé, découvert et partagé tellement de choses grâce à ce sport."
C’est même toute la famille qui a pris le virus de ce sport. "Mes parents s’y sont mis, ils sont à fond et ma grand-mère regarde mes matches sur YouTube !" apprécie Théo. Quand ils ne parcourent pas le monde, les deux frères se retrouvent à Nice pour de longs entraînements, sur le même court où ils ont découvert leur passion commune, en une belle après-midi d’été : "Finalement, oui on peut le dire, c’est une journée qui a un peu changé notre vie quand même !" conclut Théo Platel.







