Débuter le tennis de la main droite puis atteindre les portes du haut niveau de la main gauche, c’est le parcours hors-norme qu’a connu Guillaume Pichot, 44 ans aujourd’hui. Ce chargé d’étude dans le domaine des transports est revenu sur sa "carrière" qui l’a mené à expérimenter de nouvelles méthodes d’entraînement où à relancer les services d’Ivo Karlovic. C’est notre deuxième épisode de notre série "décalage coup droit".
En ce jour d’automne 1996, le jeune Guillaume Pichot, 14 ans, franchit les portes du cabinet parisien du docteur Bernard Montalvan, sans se douter que sa vie tennistique s’apprête à être bouleversée. Depuis trois mois, ce jeune espoir du tennis essonnien a vu sa progression stoppée par une mystérieuse blessure à la main droite. Douleurs et picotements l’ont mené chez différents médecins à la recherche du bon diagnostic, en vain. Et c’est finalement chez le célèbre ex-docteur de l’équipe de France de Coupe Davis, qu’il va trouver l’origine de ses maux.
"Il m’explique que c’est lié à une compression artérielle de l’épaule droite et que c’est congénital, donc que je l’aurai toujours. Son diagnostic est clair : soit je continue à jouer en loisir de la main droite avec du matériel plus léger, soit j’apprends à jouer de la main gauche et je peux continuer la compétition", se souvient-il.
Pour ce jeune compétiteur passionné, cette annonce est un choc, difficile à encaisser. "J’étais classé 15/3, dans les meilleurs de ma catégorie d’âge de mon département, donc ça cassait toute la dynamique. Sans avoir d’objectif clair, je me voyais gravir les échelons du classement et continuer dans la compétition." Mais son choix est vite arrêté. "Impossible pour moi d’arrêter le tennis et la compétition. Donc finalement ça a été assez simple de choisir de passer à la main gauche", poursuit-il.
Une deuxième vie tennistique à 14 ans
A seulement 14 ans, Guillaume entame donc déjà sa deuxième vie tennistique et il lui faut relever un défi inédit : réapprendre le tennis de la main gauche. Quel joueur du dimanche ne s’est pas amusé à jouer quelques balles avec sa 'mauvaise' main ? Généralement, l’expérience se limite à deux ou trois échanges sur le ton de la plaisanterie, juste le temps de s’apercevoir de la difficulté de l’exercice, puis de s’empresser de reprendre son outil de la bonne…
Pour Guillaume – qui a certes quelques facilités avec sa main gauche, sa main d’écriture, mais qui n'est pas ambidextre - pas de retour en arrière possible. Il faut faire le deuil de son jeu de droitier pour littéralement "passer l’arme à gauche" (mais en étant bien vivant !). Dans cette délicate transition, il va faire une rencontre déterminante. "Ma mère connaissait de mon ancien club de Ballainvilliers un jeune entraîneur avec des méthodes différentes. Elle a pensé à lui pour ce défi qui sort de l’ordinaire."
L’intuition maternelle est la bonne. Le coach, Ronan Lafaix – qui travaillera par la suite sur le circuit professionnel avec Stéphane Robert, Gilles Simon ou Corentin Moutet - accepte ce défi inédit. Et voilà le jeune Guillaume sur un court extérieur du TC Bièvres, un mercredi après-midi d’automne, pour sa première séance main gauche.
"On a débuté avec des balles molles. J’avais tout un apprentissage à faire côté gauche, avec quelques doutes forcément. Avec Ronan, on a beaucoup travaillé sur la sensation plus que sur la technique. Je m’entrainais à me concentrer sur le relâchement de différentes parties du corps et sur la respiration pendant qu’on échangeait des balles", détaille Guillaume qui adhère parfaitement à ces méthodes novatrices. "Pour moi, ça a été un abandon complet. Je venais aux séances en faisant confiance, sans remettre en question cette pédagogie par rapport à ce que je connaissais avant. Je pense que c’est ce qui a fait que ça a marché aussi bien et aussi vite."
Spécialité du retour amortie
Trois mois après sa visite chez le docteur Montalvan, l’Essonnien goûte de nouveau au plaisir de la compétition lors d’un tournoi dans le Val de Marne, en repartant tout en bas de la pyramide du classement français. "Je joue tout de la main gauche, avec un revers à une main. De par mon expérience de droitier, j’étais capable de tenir la balle. Ça a suffi pour gagner contre un non classé, puis face à un 30/5. Ensuite, je perds contre un 30/4 adulte", se souvient-il. Ce résultat ne décourage pas Guillaume l’opiniâtre, qui ne fait qu’un court passage en quatrième série : "Tout a été très vite. Je monte à 15/2 en un an. Ensuite je grimpe de 15/2 à 4/6 à ma deuxième année."
Son meilleur classement de droitier dépassé, Guillaume augmente son volume d’entraînement et parvient progressivement à réintégrer la main droite sans douleur, au service et comme deuxième main en fond de court des deux côtés pour un jeu à la Fabrice Santoro version gaucher. Un cauchemar quand on est de l’autre côté du filet.
"J’ai développé un jeu basé sur la créativité, la prise de balle très tôt et la variété des coups avec des montées à contretemps, des chops. Bref, tout ce que je ne faisais pas de la main droite dans mon ancienne vie de joueur de fond de court crispé", s'amuse l’ancien droitier. Sa spécialité ? Le retour amorti, un coup rare qu’on croyait réservé à Roger Federer et qu’il distille à l’envie pour le plus grand plaisir de ses adversaires…
"J’ai essayé de retourner les services de Karlovic"
En 2000, Guillaume a 18 ans et il commence à se frotter au haut niveau régional, avec des premières "perfs" sur des joueurs négatifs. "Je me souviens du tournoi de Chartres. Je suis 2/6 et je gagne jusqu’à -4/6. Cette année-là, je deviens champion de l’Essonne en deuxième série et en juniors en gagnant 6/0, 6/0 en finale et en faisant une quinzaine de retours amortis", raconte-t-il. Ces résultats probants le convainquent de tenter sa chance à haut niveau, et donc de passer son BAC par correspondance. Les exploits du duo Pichot/Lafaix ne passent pas inaperçus : "Au niveau de l’Essonne, ça a commencé à beaucoup parler, car je battais facilement des joueurs de mon âge contre qui j’avais joué quand j’étais encore droitier. Ronan s’est fait connaître aussi, on a commencé à s’intéresser à sa pédagogie."
Quand Ronan Lafaix est recruté par l’Académie Bob Brett à Montreuil, il emmène Guillaume dans ses bagages. Le jeune francilien, monté à -4/6, y côtoie le très haut niveau : "Il y avait Marcos Baghdatis, Ivo Karlovic ou Nicolas Kiefer qui venaient s’entraîner", se rappelle-t-il. "J’ai eu la chance d’essayer de retourner les services de Karlovic. Là, pas de retour amorti (rires) on met un casque et on essaie de mettre la raquette devant la balle !"
Guillaume tente alors sa chance sur le circuit professionnel, mais les résultats ne suivent pas. "Je commence à aller jouer sur des qualifications de tournois Futures, mais je n’arrive pas à gagner mes premiers points", raconte-t-il. "Je joue contre des joueurs du top 50 français et je passe de saisons à 100 matches où j’en gagne 80 à un enchaînement de défaites. Donc la question revient de plus en plus. Est-ce que c’est vraiment mon projet d’essayer d’être en champion ?"
Ce doute profond va vite avoir raison de ses ambitions. A l’automne 2001, c’est le cœur lourd mais l’esprit serein que Guillaume annonce à ses parents sa décision d’arrêter le tennis de haut niveau.
"Je connais le terrain sous tous les angles !"
Plus de 20 ans plus tard, Guillaume Pichot, 44 ans, regarde ce parcours atypique avec sagesse et fierté. "Je pense que mon changement de main m’a permis d’explorer et de mieux connaître le jeu. On peut dire que je connais le terrain sous tous les angles... La leçon de mon parcours ? Je dirais que certaines rencontres sont déterminantes. Celle avec Ronan m’a permis d’apprendre beaucoup de choses qui m’ont servi en tant que joueur, qu’homme et que papa ".
Toujours gaucher, toujours compétiteur et encore classé 5/6, Guillaume fait le bonheur de son club de Sainte-Geneviève-des-Bois dans les catégories senior plus avec l’envie, dans un coin de sa tête, de partager son expérience en donnant à son tour un coup de main (la droite ou la gauche ?) à de jeunes joueurs en formation : "Je regrette seulement de ne pas avoir passé mon DE. J’ai envie d’enseigner, ça me pourrait me prendre plus tard !"




