129 victoires pour 83 défaites… C’est avec ce bilan hors-norme que Raphaël Vimond, classé 2/6, a terminé la saison 2022-2023. Ce joueur, 24 ans aujourd’hui, nous a raconté son parcours étonnant et inspirant, qui l’a conduit à devenir un compétiteur invétéré. C’est le troisième épisode de notre série "décalage coup droit".
Au club des stakhanovistes des courts, Guillermo Vilas, 149 matches en 1977, a enfin trouvé à qui parler. Avec ses 212 matchs enregistrés (WO compris) sur Ten'Up de septembre 2022 à septembre 2023, Raphaël Vimond a largement dépassé l’ancien vainqueur de Roland-Garros et est entré du même coup dans la légende, certes beaucoup plus confidentielle, du tennis amateur français.
Avant de devenir le plus gros "matcheur" de France (ou l'un des), Raphaël, originaire de la région niçoise, a connu un parcours classique de joueur de deuxième série. "J’ai commencé le tennis vers l’âge de 10 ans puis j’ai fait de la compétition et j’ai réussi à monter 5/6. Ensuite, j’ai un peu arrêté les tournois, puis j’ai repris en 2019 avec un ami. On s’est motivés pour monter à 3/6 avant d’arrêter à nouveau à cause de la pandémie", raconte-t-il d'une voix calme.
C’est un mauvais tour du destin qui va le conduire à ressortir ses raquettes du placard. En décembre 2021, Raphaël a 20 ans quand il est victime d’un grave accident de la route : "J’ai été dans le coma, j’ai eu une jambe blessée gravement. Dès que je suis sorti de l’hôpital, et je me suis dit, il faut que je me bouge." Dans cette longue convalescence, le tennis sera sa rééducation et la compétition son exutoire. "J’ai vu comme une grande chance de pouvoir remarcher, trottiner, courir et jouer se souvient-il. J’ai envoyé des matchs de tennis sans réfléchir. Ça me permettait de décompresser parce que c’est un choc quand même. Physiquement et mentalement ça m’a aidé."
"Les premières victoires ? T’as pas les mots…"
C’est d’abord sur la Côte d’Azur que Raphaël reprend le chemin des courts, quelques mois après son accident, déjouant les pronostics du corps médical. "Certains médecins pensaient que je ne pourrais plus rejouer. Au départ, mes matchs faisaient figure d’entraînement. Sur mes premiers tournois, j’avais à peu près cinq jeux d’autonomie. J’abandonnais à 3/2, puis à la fin du premier set. Au bout de six mois, je pouvais terminer mes matches. Les premières victoires après cet accident, t’as pas les mots. T’es fier de toi. C’est plus qu’un match de tennis", explique ce joueur de fond de court "sans toucher de balle mais qui court partout et envoie des souches".
Accompagné de quelques amis qui suivent ses exploits, Raphaël - entrepreneur dans l’import-export quand il n’est pas sur les courts - se prend au jeu des tournois. En septembre 2022, il décide même de se consacrer entièrement au tennis pendant une année. Son quotidien de "joueur amateur professionnel" est rythmé par les entraînements, les visites régulières chez le cordeur, les coups de fils avec les juge-arbitres et les matchs, beaucoup de matches… "Mon record c’est 5 matches en une journée (une cascade à ne pas reproduire chez vous). J’ai eu de la chance sur les horaires et j’ai de bonnes relations avec les juges-arbitres, donc j’ai réussi à caler des matchs à 9h, 12h, 15h, 18h et 21h… sourit-il. C’était ma plus grosse journée. Comme j’avais déjà fait beaucoup de matchs, je me suis construit une très bonne condition physique. Je crois que je gagne les quatre premiers et le cinquième je perds contre un 1/6 au super tie-break. Bon, le soir j’ai bien dormi quand même !"
43 matchs en juin 2023 !
Casquette à l’envers, diamant à l’oreille, Raphaël Vimond devient un visage bien connu des tournois de la région parisienne. Dans cette frénésie de matchs, il trouve un puissant dérivatif à son traumatisme. "C’est une thérapie bien sûr. Quand tu rentres sur le terrain, tu es dans le présent. Tu oublies le passé et tu te dis que tu as de la chance de pouvoir faire du sport. Tous les petits et gros problèmes, tu les oublies le temps du match", observe Raphaël, bien plus conscient que la moyenne de sa chance d’être sur le court et de la futilité du résultat d’une partie de tennis.
"A 5-5 balle de break au troisième set, je n’avais pas de pression. Je faisais le coup que j’avais envie de faire pour m’amuser. Tu perds le match, tu t’en fiches, et c’est un gros avantage parce que tout le monde est stressé en match", remarque-t-il.
En juin 2023, pendant que Novak Djokovic triomphe à Roland-Garros, Raphaël boucle un marathon tennistique à 43 matchs (27 victoires pour 16 défaites) et sans broncher sur le plan physique : "Je n’ai aucun secret. Je ne m’étirais pas, je mangeais n’importe comment, mais maintenant je fais plus attention", rigole-t-il. Dans cette saison gargantuesque, Raphaël a vite arrêté de compter les matchs qu’il a gagnés en sauvant des balles de match, ou au contraire ceux où il a été puni par les dieux du tennis. "Je connais bien la sensation de la victoire mais je connais très bien aussi la sensation de la défaite, constate ce stakhanoviste des courts qui a terminé cette année record avec un très honorable 61 % de victoires et une meilleure "perf" à 1/6.
"Je ne perdais presque jamais en dessous de 3/6 mais je ne gagnais presque jamais au-dessus de 2/6 donc j’étais vraiment entre 3/6 et 2/6", détaille-t-il. Reste surtout les souvenirs des rencontres avec des centaines d’adversaires, avec lesquels il a souvent sympathisé. "Sur 200 matchs franchement, j’ai joué que des mecs sympas. A chaque fois, on a parlé, on est allé boire un coup", jure-t-il.
"Ce rectangle, c’est un monde parallèle"
Coaché par l’ancien joueur professionnel Jurgen Briand, Raphaël envisage même un temps d’aller se frotter aux tournois Futures avec le rêve de décrocher un point ATP. Malgré une saison 2024 à 136 matchs, il va finalement baisser le pied : "J’avais les points pour monter 1/6 et je ne perdais plus à ce classement mais j’avais fait trop de WO. Je rivalisais avec des joueurs négatifs, donc je considère que mon objectif était atteint".
Et cette fois-ci, c’est un heureux événement qui va bouleverser le cours de sa vie. A la naissance de sa fille en 2025, Raphaël déménage dans le sud et retrouve le Tennis club des Acacias à Cagnes-sur-Mer. L’occasion de ranger à nouveau la raquette de tennis, pour dégainer celle de padel d’abord en loisir. Mais chassez le compétiteur… il revient au galop : "Je me suis donné un objectif : le top 500 français au padel !", se projette ce passionné à la philosophie simple et inspirante.
"Ce rectangle (le court) c’est un monde parallèle. Tu es tout seul avec ta raquette, la balle et ton adversaire. Tu quittes un peu la réalité. Tu es là, tu fais du sport, tu t’amuses. Quand tu finis ton match, tu penses à ta journée et tu te dis que t’as bien profité."



