Quel joueur du dimanche n’a jamais rêvé de se mesurer à un pro ? C’est cette expérience inoubliable et inattendue, qu’a vécu Michel Larrouturou en 2003. Modeste 30/1, il avait affronté un certain Arnaud Clément, ex-n°10 mondial, venu regoûter - de la main gauche - au plaisir de la compétition amateur. Ce récit est le cinquième épisode de notre série "Décalage coup droit" consacrée aux histoires du tennis amateur qui sortent des sentiers battus...
En ce frisquet dimanche matin de février 2003, c’est l’esprit un peu embrumé que Michel Larrouturou fend la nuit au volant de sa voiture à travers les montagnes enneigées des Hautes-Alpes. Convoqué à 9 heures pétantes au tournoi de Gap – les joies du tennis amateur – ce pharmacien biologiste de 54 ans a encore la tête à sa belle journée de la veille. A l’Open 13 de Marseille, il a pu admirer un jeune joueur suisse très prometteur nommé Roger Federer. Et il a enchaîné avec une soirée du genre festive. "On était à un dîner avec mon épouse, on s’est couchés à trois heures du matin. Et le lendemain j’étais convoqué à 9h. J’arrive sur le parking un peu en vrac, je rentre pour aller prendre un café, on me dit que la buvette est fermée", se souvient-il, 23 ans plus tard. Pas de café donc, mais des journalistes de France Télévisions qui l’accueillent, caméras au poing, pour un reportage sur le tennis amateur. En plein hiver et un dimanche matin, après tout pourquoi pas…
Arnaud Clément, le vrai ?
Michel Larrouturou ne se doute de rien, mais il se trouve être l’acteur principal d’un scénario bien ficelé, façon caméra cachée ou "Surprise sur prise !". La veille, son épouse Evelyne a reçu un coup de fil improbable de Jean-Pierre Echevet, le juge-arbitre du tournoi de Gap, l’informant du profil un peu particulier de son adversaire :
« - Michel va jouer contre Arnaud Clément.
- Arnaud Clément, le vrai ? »
Oui, Arnaud Clément, le vrai, le vainqueur de la coupe Davis et finaliste de l’Open d’Australie 2001. Soit deux ans plus tôt seulement. Mais que diable vient faire le 39e mondial dans un tournoi réservé aux joueurs du dimanche ? "Au début, on a tous cru à une blague. Par l’intermédiaire de son frère Bruno, Arnaud Clément avait pris contact avec le comité des Hautes-Alpes parce qu’il avait envie de participer à des compétitions dont il était privé depuis quelques mois à cause d’une blessure au poignet droit. Il avait fait la démarche de prendre une licence pour jouer de la main gauche. Quand on lui a posé la question, il nous a dit qu’il avait tout simplement envie de jouer en compétition ", raconte Jean-Pierre Echevet, en charge de placer l’ex-10e mondial droitier - classé 30 de la main gauche – dans le tableau de troisième série. "Je voulais le faire jouer contre un adulte et non pas contre un enfant qui aurait pu se mettre trop de pression. Un joueur fiable de niveau 3e série, comme l’avait été Michel pendant plusieurs années", explique le juge-arbitre, qui a aussi l’idée de faire "un petit coup de com" en faisant une surprise à l’intéressé, avec la complicité des journalistes du services des sports de France Télévision, qui ont eu vent de cette histoire croustillante.
« Michel, on va jouer ensemble !»
Encore un brin dans le cirage, Michel patiente alors que son adversaire se fait attendre sur le Court Central couvert, dont les tribunes sont étonnement garnies, pour un match de ce niveau. "Michel m’a dit : mais qu’est-ce qu’ils font tous là ? C’est pas mon anniversaire…", rigole Jean-Pierre Echevet. L’heure de la surprise a sonné. Jean-Luc Siragusa, président du comité des Hautes-Alpes saisit un micro pour annoncer le match à venir : "Michel Larrouturou 30/1 contre… Arnaud Clément !"
"Je le vois sortir du vestiaire en petite foulée tout sourire et puis il me dit : « Michel on va jouer ensemble ». Moi je suis resté comme deux ronds de frites. Si on me l’avait dit la veille, je me serais couché plus tôt…", rigole Michel, toujours amusé par ce souvenir. Le match débute. Affublé de son célèbre bandana, "la Clé" vole aux quatre coins du courts et fait preuve d’une adresse impressionnante de la main gauche. Compétiteur jusqu’au bout des ongles, il s’est même entraîné au service pour l’occasion.
"Ce qui m’a gêné le plus c’est sa lourdeur de balle, même avec la main gauche. Son service était long et inattaquable. Mais il y a quand même plusieurs points où j’arrivais à avoir l’avantage", se remémore le joueur du TC Embrun. Et puis bien sûr, il y a le jeu de jambes. "Les jambes d’Arnaud Clément contre celles de Michel Larrouturou, disons qu’il n’y a pas vraiment photo…", chambre gentiment Jean-Pierre Echevet. Le score final, 6/1, 6/1 témoigne de la magnanimité du vainqueur. Devant sa famille et ses amis, le vaincu sort du court la tête haute et le sourire jusqu’aux oreilles, accompagné par sa femme et ses filles. Après avoir partagé le court, les deux nouveaux amis se retrouvent avec leur famille respective pour un repas partagé à la cafétaria. "On a passé toute la journée ensemble, je n’oublierai jamais. C’était un joueur que je suivais particulièrement, parce qu’il est du coin comme Sébastien Grosjean qui avait fait le tournoi d’Embrun, quand il était classé 15/2. D’ailleurs pendant le repas, on a eu un coup de fil de Sébastien pour lui dire, j’espère que tu n’as pas perdu !", s’amuse Michel Larrouturou.
Un reportage dans Stade 2
L’après-midi, Arnaud Clément est de retour sur le court pour son deuxième tour, remporté face à un jeune joueur classé 30 de la vallée de l’Ubaye, tout heureux lui aussi d’avoir pu se frotter en toute convivialité à un joueur de l’élite du tennis mondial. L’éphémère carrière d’Arnaud Clément le gaucher, s’arrête là. Alors que la neige commence à tomber, l’Aixois prolonge jusqu’au soir le plaisir de retrouver l’ambiance du tennis amateur.
"Arnaud a joué le jeu du début à la fin, toute la journée. Il a tapé la balle avec les enfants qui étaient fous de joie, il a signé des affiches du tournoi", se souvient Jean-Pierre Echevet. Quant à Michel Larrouturou, il doit maintenant gérer cette soudaine notoriété, aidé par son épouse Evelyne : "Le lundi matin, c’est moi qui ai assuré, il y avait pas mal de journalistes qui ont appelé", se remémore-t-elle.
Le 30/1 aura même les honneurs de l’émission Stade 2, un autre souvenir précieux pour ce grand passionné de tennis, aujourd’hui âgé de 77 ans. "Je ne joue plus mais je suis toujours le tennis. Ce sport a une place très importante dans ma vie. J’avais un travail assez minutieux, donc ça me faisait beaucoup de bien de m’évader. Quand je partais en vacances je partais toujours avec une raquette et j’ai rencontré beaucoup des gens grâce au tennis et on se revoit encore", souligne-t-il.
Entre Michel Larrouturou et Arnaud Clément, le contact a été maintenu pendant plusieurs années : "Arnaud m’a ensuite invité plusieurs fois au Challenger d’Aix, il m’a fait visiter les vestiaires. Ce serait sympa de se revoir, je l’attends à Embrun pour la revanche mais au vélo, moi en VTT électrique et lui en mécanique !"








