Dans cette nouvelle rubrique intitulée "Décalage coup droit", nous vous proposons de relater des histoires de tennis amateur justement décalées, la plupart du temps autour de matchs un peu fous. Sept heures de jeu pour disputer deux sets et un super tie-break : c’est cet incroyable scénario qui s’est produit en 2024 à Quimperlé entre deux joueuses de 11 et 12 ans qui sera l'opus 1 de notre rubrique.
En ce samedi 13 avril 2024, un soleil radieux vient chauffer les courts du TC Quimperlé, un club habitué à la lumière et aux émotions fortes. Champion de France de Pro A en 2024 (millésime 2025) avec son équipe masculine, le club breton s’apprête à inscrire son nom dans le livre des records du tennis français de façon plus inattendue, grâce à deux jeunes joueuses classées 30/2.
A priori, pourtant, c’est un match comme il s’en joue des milliers chaque week-end partout en France. Il est entre 16h30 et 17h00 quand Andreea Pandeli, 11 ans (à droite sur la photo, cheveux blonds avec la tresse), du TC Quimperlé et Laurine André, 12 ans (cheveux bruns, à gauche sur la photo), du TC Quimper, échangent les premières balles sur le court n°4, le dernier des quatre courts couverts en enfilade. En jeu pour les deux joueuses : une place en finale de ce tournoi qualificatif pour la National Tennis Cup au Cap d’Agde.
Enseignant au club et juge-arbitre du tournoi, Adrien Lebouc a programmé les matchs de façon à pouvoir rejoindre l’équipe 1 féminine à 19h00, pour un dîner de cohésion. Quand il passe une tête au bord du court après une heure de jeu, il comprend qu’il sera peut-être un peu à la bourre. "C’est mon collègue qui avait lancé le match. Je suis allé faire un tour pour vérifier que tout se passait bien et le score était seulement de 2-1. Je demande à mon collègue si le match a été lancé avec du retard, mais il me dit que non", se souvient-il.
Le premier set, effectivement, donne le ton de cette rencontre hors-norme. Entre ces deux joueuses réputées pour leur endurance, c’est une bataille pied à pied qui s’engage. Andreea Pandeli remporte la première manche 6/3, après environ… trois heures de jeu, d’après les différents témoins. "C’est grâce au mental que je gagne ce set. J’ai vu que Laurine s’énervait et moi je suis restée concentrée avec un bon 'body language'. Je voulais lui montrer que ce n’était pas parce qu’elle me faisait courir que ça me dérangerait," explique Andreea.
"Après la fin du premier set, je me suis dit qu’il y en a une qui allait craquer. Peut-être que l’autre allait même balancer un peu le deuxième. Et non, ça a continué comme ça," poursuit Adrien Lebouc.
Un échange de 14 minutes
Le combat se transforme en un bras de fer psychologique, et dans ce domaine, Laurine a aussi de la ressource. "J’étais assez déçue de perdre le premier, mais je me suis dit : 'reste dans le présent'. Et je suis repartie au combat en essayant de la faire courir un peu plus." Dans la halle désormais déserte du TC Quimperlé, sous les seules lumières du court n°4, se produit une situation rarissime : deux joueuses de force parfaitement égale et toutes deux dotées d’une ténacité qui semble infinie se font face. Seule l’inéluctable usure du temps semble pouvoir départager Laurine et Andreea.
"On attaquait mais on ne réussissait pas vraiment à déborder l’adversaire. On essayait de monter au filet mais il y avait beaucoup de lobs. On courrait au fond et ça repartait. Je pouvais monter quatre fois au filet dans le même point et puis revenir à chaque fois au fond. C’était assez sportif !" euphémise Laurine. Face à l’impossibilité de remporter un point, les deux joueuses décident d’embrasser l’absurdité de la situation et s’engagent sur un échange chronométré à… 14 minutes. Et Adrien Lebouc a des preuves : "J’avais envoyé un message à l’équipe féminine qui était au restaurant pour dire : 'Je viens après la fin du prochain échange' et je suis parti 14 minutes plus tard…"
Assis sur des chaises en plastique au bord du court, trois autres personnes assistent emmitouflées à ce morceau de bravoure : la maman d’Andreea et les parents de Laurine. "Je ne regardais pas trop la montre parce que je savais que Laurine nous voyait, se rappelle Joël André, le papa de Laurine. Il faisait froid mais bien sûr je pensais plus à ma fille qu’à notre confort. On était avec elle sur tous les points, c’était très prenant. J’étais presque plus épuisé qu’elle…"
Dehors, il fait nuit noire quand Laurine égalise à un set partout, après avoir remporté le jeu décisif de la deuxième manche. Pour la première fois dans ce match, une des deux joueuses fend l’armure. "Le match se jouait sur des détails. Dans le tie-break je mène, 4-3 et elle a eu le filet qui l’a aidée à remporter un point, ça m’a démoralisé. J’étais en pleurs à la fin du deuxième", raconte Andreea.
Inquiète, sa maman lui propose d’abandonner, proposition déclinée par l’intéressée, qui repart au combat de plus belle.
Voyage au bout de la nuit et de l’effort
Pour départager les deux jeunes filles, heureusement pas de troisième set, mais un super tie-break en 10 points. L’occasion de raccourcir les débats ? Pas si sûr, car ce super tie-break est à la hauteur de ce match hors-norme. Il dure près de deux heures, d’après le juge arbitre du tournoi Adrien Lebouc : "J’étais au bord du terrain et tout le monde commençait à fatiguer : les filles, les parents. Il y avait des 'cloches' mais aussi des phases d’attaque, mais aucune des deux ne lâchait. Il y avait une faute toutes les dix minutes."
Malgré la fatigue, les ampoules et les douleurs, les deux joueuses tiennent toujours le cap, au mental. "Je pense à la victoire, je pense à mes parents qui sont là. Je veux les rendre fiers et me rendre fière. Je sais que je peux le faire," se répète Laurine. "Je veux me qualifier pour la National Tennis Cup au Cap d’Agde, et chaque point je le joue comme le dernier, répond en son for intérieur Andreea, qui tente de prendre plus de risques au super tie-break : J’ai commencé à attaquer un peu plus mais Laurine courait après chaque balle. J’ai essayé quelques volées liftées mais ça n’a pas fonctionné. Alors, je suis repartie jouer à la baballe. À un moment, je mène 8-7, elle est revenue à 8-8. Il y avait au moins 50 frappes à chaque échange."
Minuit approche et l’heure du dénouement a sonné. Sur une banale faute dans le couloir, le match s’achève brutalement dans la froideur de la halle de Quimperlé. Oui ça y est, c’est bel et bien fini, Laurine André s’impose 3/6, 7/6, 10-8 après 7 heures de match. "Je n’arrivais pas à réaliser. Je me suis dit : 'est-ce que c’est vraiment fini ?' C’est quand j’ai vu sa réaction que j’ai compris que j’avais gagné. On s’est prises dans les bras, après 7 heures de match on commence à se connaître", raconte la gagnante du match le plus long. Il est temps pour les deux joueuses d’enfin relâcher la pression et de revenir à la réalité.
"J’étais tellement concentrée que je n’ai jamais quitté le court pendant les 7 heures, poursuit Laurine. Il était fermé, du coup on ne voyait pas s’il faisait jour et c’était difficile de se rendre compte du temps qui passe. J’étais très étonnée quand j’ai appris qu’il était si tard." Le lendemain Laurine est de retour sur le court pour disputer la finale, qu’elle remporte facilement, assurant ainsi sa qualification pour la NTC au Cap d’Agde. "Physiquement j’avais un peu mal aux pieds mais ça allait. J’ai bien joué, il faut dire que j’avais eu le temps de me régler la veille…", se souvient-elle.
Andreea et Laurine ont repris la pose quelques jours après leur marathon pour immortaliser l'événement.
"Ce match a été un déclic mental"
Au moment d’écrire l’épilogue de cette histoire, les deux joueuses ont eu le temps de prendre du recul sur cet exploit commun. Pour Laurine, désormais classée 15/3 et championne du Finistère dans sa catégorie d’âge, ce match est la preuve "qu’il n’y a que le tennis pour créer des moments pareils, qu’on ne peut vivre ces émotions que sur un court."
Pour Andreea, actuellement en tennis étude et classée 15/2, cette défaite a été fondatrice : "Ce match a été un déclic mental. Après cette défaite, je me suis dit : 'plus jamais je ne ferai de match comme ça'. J’ai vraiment changé de style de jeu depuis l’année dernière. J’étais une rameuse et je l’assume. Maintenant je suis une attaquante." Les deux jeunes filles profitent aussi de leur petite notoriété. "Depuis ce match, je commence à être connue. Je suis la fille qui a fait un match de 7 heures, c’est comme une mini-coupe personnelle. Même les gens dans mon nouveau collège savent que j’ai fait ce match !" s’étonne Andreea.
L’occasion enfin de se comparer à un autre match de légende – à un tout autre niveau et dans des filières de jeu plus courtes - celui entre Nicolas Mahut et John Isner à Wimbledon en 2010 (11h05 réparties sur cinq sets et trois jours) : "C’est très différent car c’était en plusieurs jours. À notre rythme, en cinq sets on aurait pu les dépasser", imagine Andreea. Laurine André contre Andreea Pandeli, rivalité déjà mythique du tennis breton, a depuis connu d’autres épisodes comme cette demi-finale du championnat du Finistère remportée à nouveau par Laurine. Mais cette fois-ci le match a été "expéditif" avec une victoire de Laurine en seulement… quatre heures de jeu.









